Ils se sont donné rendez-vous dès potron-minet sur un parking de Court-Saint-Etienne, le long de la national 25. Ann-Laure Furnelle et Marc Verheyden accueillent une petite quinzaine de bénévoles, bientôt affublés de bottes de pêcheur, de gants et d’un crochet. La mission durera plusieurs jours : assainir l’Orne, un affluent de la Dyle. Enfin, du moins quelques dizaines de mètres cubes de cette rivière du Brabant Wallon. La tâche est « titanesque », de l’aveu même des co-fondateurs de l'Asbl Aer Aqua terra, active depuis 2012. Mais elle est « indispensable ».

Et ce n’est pas la pluie glaciale de ce dimanche de mars qui échaude la motivation des troupes, emmenées par Marc et Patrick, un habitué. Les uns entament le nettoyage des bords de la route alors que les autres descendent périlleusement le long d’une échelle et, quelques mètres plus bas, plongent leurs hautes bottes dans l’eau, aussitôt surpris par la force du courant.

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Une pêche miraculeuse

Le groupe travaille en remontant la rivière « pour avoir de l’eau clair devant soi puisque l’on soulève pas mal de vase et de boue », précise Ann-Laure Furnelle. « On ne voit rien », commente l’un, alors que sa coéquipière, les bras enfoncés jusqu’aux épaules, débusque un sac en plastique dur qu’elle extraie difficilement des profondeurs. « On est obligé de travailler à la main car avec la technique du curage, les machinent creusent et enlèvent tout, y compris la faune et la flore dans et aux abords des rivières », précise Patrick. Par contre, « en extrayant méticuleusement les déchets enfouis au fond de l'eau, la vase qui fixe ces déchets est emportée par le courant vers l'aval, ce qui a pour effet de restaurer le fond naturel du lit de la rivière», complète Jean-Marie Tricot, coordinateur du Contrat de rivières Dyle-Gette avec qui Aer Aqua Terra noue des partenariats pour le nettoyage (lire ci-dessous).

« Les déchets colorés par la rivière deviennent de vrais caméléons », commente Ann-Laure Furnelle. En plus de cela, « on a à faire à une lasagne » : les couches de terres se succèdent aux couches de déchets, des plus anciens aux plus récents. « Ce sont des strates, on fait de l’archéologie », poursuit-elle. Les déchets peuvent parfois être de vrais vestiges. « Les déchets accumulés dans la rivière dépendent de l’activité humaine en surface, présente ou passée. Ils nous donnent l’historique des activités depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. On remonte en surface 75 ans d’histoire. »

Si les uns guettent le moindre signe à même l’eau, tâtonnant les fonds à l'aide de leur crochet, à leur signal, les autres remontent depuis la rive les objets pêchés à l’aide de seaux. Après avoir été extrait du lit de la rivière et hissé sur la berge, le tout est acheminé vers de longues bâches avant d’être nettoyé, trié, comptabilisé et pesé.

Le bilan de la pêche du jour est copieux : vieux bidons d'essence, carcasses de moto, lingettes - beaucoup de lingettes ! - ferraille en tout genre, sacs en plastique dur ou souple, échelle et autres engins de chantier, bâches agricoles, vêtements, sac de sel d’épandage de 50kg (interdit dans l'Union européenne depuis 1990)…

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Au bout de plusieurs jours, après avoir parcouru 150 mètres dans l’Orne, le bilan est lourd : il s’élève à 1083 kg de déchets. Leur quantité dépend toutefois d’une rivière à l’autre. « En zone très propre, on trouve sur 1km de distance 300 kg de déchets », commente Ann-Laure Furnelle. En 2019, après 14 km parcourus et 140 jours passés dans l’eau, l’ASBL en a sorti 29 tonnes (en comptant les bordures de voiries). Un partenariat avec les recyparcs lui permet d’y apporter les déchets gratuitement. Ce qui n'y est pas repris suit d'autres filières de traitement et est notamment acheminé vers L'inde...

Quand on tire la chasse, tout n’est pas résolu

« C’est motivant et déprimant », commente Patrick en vidant un énième seau rempli de lingettes. Comme les crues ont été fortes à l'automne, les collecteurs ont récupéré une partie des eaux usées mélangées à l’eau de pluie. "C'est un trop plein à gérer par la station d’épuration, constate Ann-Laure Furnelle. Le surplus des déversoirs d'orage, saturés, finit dans les rivières.".

« Chaque goûte d’eau finira dans la rivière », ajoute Patrick. En effet, la moindre goûte d’eau qui transite par le réseau d’égouttage (éviers, toilettes, douches) ou pluvial se retrouve d'abord dans nos cours d'eau et, in fine, dans les mers ou les océans. Un chemin de l’eau que l’on a tendance à oublier et qui a pourtant des conséquences importantes sur la pollution des mers et des océans puisque 80% des déchets marins viennent des continents et y sont acheminés par les cours d'eau. « Quand on tire la chasse, tout n’est pas résolu… », résume Jean-Marie Tricot. « On apprend à l'école le cycle naturel de l'eau, mais pas son cycle anthropique : où va l'eau quand je m'en débarrasse ?» Nettoyer le lit des rivières, c’est donc un vrai travail de… fond.

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Contrairement à ce que l’on pourrait penser, « ce n’est pas un éternel recommencement », défend, avec optimisme, Ann-Laure Furnelle. « La société change, les comportements changent, la prise de conscience évolue par rapport aux générations précédentes. Leurs comportements ont fait des dégâts mais c’était surtout du fait de l’ignorance. Nous nous attachons à réparer les erreurs du passé », ponctue-t-elle. La preuve en est : au fil des rivières, ce sont surtout des déchets historiques qu'elle ses les bénévoles débusquent.

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Qui est responsable du nettoyage des cours d'eau ?

Le chantier de nettoyage de l'Orne a vu le jour grâce à un partenariat scellé entre l’Asbl Aer Aqua Terra et le Contrat de rivière Dyle-Gette - l'une des 14 asbl wallonnes qui réunit les acteurs concernés par l'eau (pouvoirs publics, secteurs associatif, agricole, touristique et de la pêche) et qui a pour mission d'identifier les problématiques liées à son bassin et de déterminer un programme d'actions.

La responsabilité du nettoyage des cours d'eau est encore quelque peu floue. Si les pouvoirs publics (Région Wallonne, provinces et communes) en sont les gestionnaires, « le nettoyage ne fait pas partie des leurs attributions », déplore Ann-Laure Furnelle. En réalité, depuis le décret du 3 octobre 2018, ils sont responsables, outre de leur écoulement, de la restauration écologique des cours d'eau. « Le décret aborde les travaux d'entretien et de petite réparation des cours d'eau. Parmi ces travaux, est mentionné le nettoyage des cours d'eau non navigables (...) notamment le curage, la remise sous profils ainsi que la collecte de débris, de branchages, d'embâcles et de matériaux encombrants. Les déchets (entendre les déchets domestiques) ne sont pas mentionnés en tant que tels », précise Jean-Marie Tricot, coordinateur du Contrat de rivières Dyle-Gette. Il a cependant pu observer que « suite à un chantier de nettoyage, l'eau est beaucoup plus transparente et le fond (sablonneux ou caillouteux) est remis en lumière ». Dès lors, « On peut considérer que le nettoyage des cours d'eau participe, indirectement, à leur restauration écologique... laquelle rentre dans les nouvelles missions dévolues aux administrations gestionnaires ».

En ce qui concerne le bassin Dyle-Gette, les communes passent commande de chantiers de nettoyage auprès de Aer Aqua Terra, quel que soit le gestionnaire des tronçons concernés (tronçons communaux, provinciaux ou régionaux). Le gestionnaire donne quant à lui son autorisation pour la tenue du chantier.