"Je me suis réveillé à Kigali..." C'est ainsi que Paul Rusesabagina s'est confié au consul de Belgique venu lui rendre visite en prison dans la capitale rwandaise. C'était le 1er septembre, au lendemain de son apparition sur le sol rwandais, menottes aux poignets, dans les locaux du redoutable Rwanda Investigation Bureau. Pour sa famille, ce fut un choc. Ce farouche opposant au pouvoir de Paul Kagame était censé se trouver à Dubaï, en provenance de San Antonio, au Texas, où il réside. Personne n'imaginait qu'il émergerait dans son pays d'origine, qui le pistait sans relâche.
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"Je me suis réveillé à Kigali..." C'est ainsi que Paul Rusesabagina s'est confié au consul de Belgique venu lui rendre visite en prison dans la capitale rwandaise. C'était le 1er septembre, au lendemain de son apparition sur le sol rwandais, menottes aux poignets, dans les locaux du redoutable Rwanda Investigation Bureau. Pour sa famille, ce fut un choc. Ce farouche opposant au pouvoir de Paul Kagame était censé se trouver à Dubaï, en provenance de San Antonio, au Texas, où il réside. Personne n'imaginait qu'il émergerait dans son pays d'origine, qui le pistait sans relâche. Paul Rusesabagina, 66 ans, est le personnage central du film Hotel Rwanda (2004) qui narre les jours tragiques de l'hôtel Mille Collines de Kigali, alors propriété de la Sabena, qu'il a dirigé pendant le génocide de 1994. Grâce à ce Hutu, plus de 1.200 Tutsis ont pu s'y réfugier, s'entassant dans les chambres et faisant la cuisine avec l'eau de la piscine. Avec son épouse tutsi, il a ensuite obtenu l'asile politique en Belgique en 1996 avant de se voir octroyer la nationalité belge. Pour sa bravoure, "Mr Paul" a été décoré par le président Bush de la plus haute distinction civile aux Etats-Unis. Une fondation à son nom a vu le jour. "Après le génocide, mon père était bien vu par Kagame, et cela a duré jusqu'au film", affirme sa fille adoptive Carine Kanimba, dont les parents ont été tués durant le génocide. Elle est arrivée dare-dare à Bruxelles depuis New York où elle travaille dans la finance. "On lui a proposé de beaux jobs. Mais quand il a commencé à évoquer les droits de l'homme, comme il le faisait déjà sous le précédent régime, il est progressivement passé de héros à paria." Le nouveau pouvoir, qui a mis fin au génocide, finit par le qualifier de "faux héros hollywoodien". Les bruits circulaient déjà, de la bouche de nombreux témoins : l'hôtelier a sommé des réfugiés, dénués de tout, de payer leurs chambres et leurs repas, il a fermé les yeux sur la présence aux étages de militaires du régime génocidaire... Mais avait-il le choix ? "Négocier est toujours possible, même avec le diable", a déclaré Rusesabagina en 2014 lors d'une conférence à Chicago. Il faisait allusion au sauvetage d'une trentaine de voisins menacés qu'il a recueillis dans sa maison de Kigali, avant de les acheminer vers l'hôtel. Parmi eux, Yolande Mukagasana, qui évoque cet épisode dans son livre La Mort ne veut pas de moi (Fixot, 1997). Aujourd'hui, l'écrivaine le démolit, lui et sa famille, dans les médias rwandais en ligne. Une sénatrice, Odette Nyiramilimo, a également changé de version. A l'hôtel même, le nom de Paul Rusesabagina est tabou depuis longtemps. "On a payé des témoins pour qu'ils chargent mon père", s'emporte Carine Kanimba. En 2018, un mandat d'arrêt est lancé contre lui. C'est l'année où il crée le Mouvement rwandais pour le changement démocratique (MRCD), dont le siège est installé dans sa maison de Kraainem. Or, le MRCD est soupçonné d'avoir un bras armé, le Front national de libération (FNL), qui veut renverser l'actuel pouvoir. Lors de ses voeux pour 2019, il a encouragé le FNL à "se lancer contre l'armée de Kagame dans le but de libérer le peuple rwandais". La vidéo a entre-temps été retirée de YouTube. Mais le FLN a effectivement lancé des attaques meurtrières au sud-ouest du Rwanda. Aujourd'hui détenu, Paul Rusesabagina est notamment inculpé de terrorisme et de financement de rébellion. "C'est absurde, car mon père est un pacifiste convaincu", clame Carine Kanimba. Bien que M. Paul soit Belge, la Belgique a accepté d'apporter son aide judiciaire à Kigali. Des perquisitions à son domicile de Kraainem auraient permis - dixit la justice rwandaise - de découvrir les preuves d'un versement de 20.000 euros au FLN. "Un dossier pénal est ouvert en Belgique, et se trouve toujours à l'instruction pour des faits dénoncés par le Rwanda", signale Eric van Duyse, porte-parole du parquet fédéral. Comment Paul Rusesabagina s'est-il retrouvé au Rwanda, un pays où il était certain qu'il se ferait arrêter ? Que s'est-il passé entre le 27 août, jour de son arrivée à Dubaï avec un vol Emirates depuis Chicago, et le 31 août, jour de son apparition à Kigali ? Il ne serait resté que cinq heures à Dubaï. Le 28 août, vers 1 heure du matin, un jet privé décollait en direction de Kigali. Les autorités émiraties assurent que l'homme a quitté légalement le pays. Les deux Etats entretiennent des rapports étroits, sur les plans diplomatique, aérien, commercial. Est-il entré volontairement dans l'avion ? L'avocat belge de la famille, Me Vincent Lurquin, évoque un enlèvement, ce qui rendrait toute poursuite irrecevable. "Mon père n'était sur aucune liste d'Interpol ou autre. Légalement, ils n'avaient aucune possibilité de l'amener à Kigali", déclare Carine. Sauf que Kagame lui-même a balayé toute idée de kidnapping : "Rusesabagina en témoignera lui-même. Il n'y a pas eu d'enlèvement, il n'y a eu aucun acte répréhensible dans le processus de son arrivée au Rwanda", a déclaré le président rwandais. Aurait-il été trompé sur la destination ? Au correspondant à Kigali du New York Times, invité à l'interviewer dans sa cellule, l'ex-hôtelier a expliqué qu'en embarquant depuis Dubaï, il pensait mettre le cap sur Bujumbura, au Burundi, où il devait prendre la parole face à une assemblée religieuse, à l'invitation d'un pasteur local. Depuis quand était-il au courant de cette invitation, visiblement piégée, dont il n'avait soufflé mot à sa famille ? Le mystère reste entier. Une chose est sûre : l'homme a été roulé par les services rwandais. Il s'est réveillé à Kigali, entouré de militaires, dans ce pays qu'il n'avait plus vu depuis 2005, et où il risque de finir ses jours en prison. Avec le consul belge comme avec le journaliste américain, Paul n'était pas seul. Ses propos étaient écoutés par des policiers rwandais et par des avocats commis d'office. " Quand je l'ai eu au téléphone, il ne parlait pas normalement, il semblait répéter ce qu'on lui disait de dire ", confie Carine Kanimba. Au New York Times, il ne s'est guère montré prolixe sur ce qu'il a vécu durant les trois jours de sa disparition. Les autorités rwandaises n'informeront l'ambassadeur belge de l'arrestation que le dimanche 30 août. Carine reproche à la Belgique de n'avoir pas aussitôt averti la famille. " Nous avons tout appris par les médias ", s'indigne-t-elle. Au-delà des inculpations dont il fait l'objet, Monsieur Paul tenait des propos qui entraient en collision frontale avec le narratif officiel à Kigali. Peu après le génocide, il avait interpellé le Tribunal pénal international d'Arusha, chargé de juger le génocide des Tutsis : "Pourquoi oubliez-vous les crimes commis par les troupes de Kagame en 1994 ?" Dans ses conférences, il continuait d'accuser le chef de l'Etat d'être un tueur, de faire remonter l'origine du génocide à 1990, quand Kagame a lancé sa rébellion depuis l'Ouganda, et va jusqu'à comparer le quotidien gouvernemental The New Times à la radio RTLM, qui incitait à tuer les Tutsis... "Mon père était pour la réconciliation entre les ethnies, soutient Carine Kanimba. L'accuser de révisionnisme n'a aucun sens. ll a épousé une Tutsi, il m'a adoptée..."Elle supplie la Belgique d'intervenir pour la libération de son père. "Papa a renoncé à sa nationalité rwandaise pour se protéger, assure-t-elle. Il est de nationalité belge, depuis plus de vingt ans. Aujourd'hui, il est enlevé par un pays contre lequel il avait demandé la protection de la Belgique. C'est pourquoi je demande urgemment aux autorités belges d'intervenir. Attendent-elles que mon père soit tué avant de dire quelque chose ?" Une allusion au cas de Kizito Mihigo, un artiste adulé par le régime, ensuite accusé de terrorisme et retrouvé mort dans sa cellule le 17 février dernier, officiellement suicidé... Le procureur rwandais a déjà démenti la version de Carine Kanimba : "Le suspect est rwandais et n'a jamais renoncé à sa nationalité", a-t-il déclaré, ajoutant que "nous jugeons toujours les étrangers qui ont commis des crimes sur notre sol". La Belgique ne devrait intervenir que si les droits de la défense sont bafoués, si la famille dépose plainte pour enlèvement... et s'il s'avère qu'il n'a plus la nationalité rwandaise. On se retrouverait dans le cas de figure de 2005, lorsque le Père blanc Guy Theunis avait été interpellé à l'aéroport de Kigali au moment de s'envoler pour Bruxelles. Inculpé pour incitation au génocide et révisionnisme, pour des écrits antérieurs aux événements de 1994, il était passible de la peine de mort. Finalement, Kigali a accepté son rapatriement, à condition qu'il soit poursuivi par la justice belge. Mais celle-ci n'a jamais rien trouvé dans son dossier... et le missionnaire n'a plus jamais été inquiété. Me Lurquin, l'avocat de la famille, attend toujours les autorisations pour se rendre au Rwanda, et réclamer la libération de son client. "Si la procédure a été violée au niveau de l'arrestation, les poursuites deviennent irrecevables", nous a-t-il déclaré. La capture de Paul Rusesabagina démontre que Paul Kagame, chéri de l'Occident pour le développement de son pays, entend pourchasser ses opposants partout dans le monde. Et les liquider si nécessaire. "Quiconque trahit notre cause ou souhaite du mal à notre peuple deviendra une victime. Il reste seulement à savoir comment il le deviendra", a-t-il récemment proféré.