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"Bouboule ", " baleine ", " grosse truie ", " grosse vache ", " cachalot ", " sac à patates "... Ces moqueries lancées à la volée aux gens gros se groupent désormais sous un seul néo- logisme : la " grossophobie ". Entré en 2019 dans les dictionnaires, il est construit sur gros et phobie, sur le modèle d'homophobie, et désigne une " attitude de stigmatisation, de discrimination envers les personnes obèses ou en surpoids ". Un mot nouveau (1) donc, et mal connu du grand public, qui traduit pourtant un phénomène très répandu et qui ne se limite pas aux insultes et aux brutalités ordinaires. En général, cela commence dans la cour de récréation. Par des trucs de mômes. Un classique ? Le moment où les gamins composent les équipes de foot. Et l'humiliation pour le " petit gros là-bas ", toujours choisi en dernier et avec la ferme consigne de se coller dans les buts et surtout de toucher le ballon le moins possible. La grossophobie est tout aussi réelle et violente dans le monde des adultes. Partout où ils vont, tout le temps, on rappelle aux gros qu'ils le sont. Ainsi, dans l'environnement quotidien, rien n'est adapté au sur- poids. La liste des exemples ressemble à un inventaire de vexations : les tourniquets trop étroits dans le métro, les ceintures de sécurité trop courtes dans beaucoup de voitures, les accoudoirs des chaises sur les terrasses de café, ceux des sièges dans les transports, au cinéma, au théâtre empêchant de s'asseoir, l'échelle pour entrer dans l'eau de la piscine ou le matériel de la salle de sport très souvent inadaptés. Il y a évidemment les compagnies aériennes qui équipent les appareils de sièges de plus en plus petits. Et cette polémique qui rebondit régulièrement sur le transport de passagers au gabarit important : pour des raisons de sécurité, faut-il leur imposer d'acheter un second siège, de payer une surtaxe ? Le problème se pose évidemment quand on ne peut boucler la ceinture de sécurité standard. Le voyageur peut alors se voir refuser l'accès à bord. Surtout, les transporteurs ne cachent pas qu'ils enregistrent de nombreuses plaintes des passagers voisins de ceux en surpoids, irrités même lorsque l'accoudoir reste baissé... Allez, il y a encore cette autre épreuve : s'habiller quand on pèse plus de 100 kilos. Les rayons grandes tailles - quand ils existent - sont relégués à l'arrière du magasin. Le choix vestimentaire demeure restreint, à un prix plus élevé. Les enseignes s'arrêtent au 44, parfois 46, et le triple XL se vend uniquement en ligne. Trouver en boutique des bottes, de la lingerie, des bijoux ou des collants s'avère très difficile. Voilà pour l'échantillon de brimades, que l'on pourrait multiplier. Tout se passe comme s'il y avait un désir, avoué ou pas, d'effacer les gros de l'espace public, de les rendre invisibles. " Cela signifie que les gens dont on ne veut pas, on n'a pas besoin de le leur dire. On se débrouille pour qu'ils ne soient pas là ", résume Gabrielle Deydier, auteure de On ne naît pas grosse (éd. Goutte d'or), publié en 2017. Ce rejet n'est pas qu'un simple quolibet ou un regard méprisant. Ces microagressions ne sont que la partie émergée d'un " racisme antigros " souvent banalisé. Il est question d'une discrimination systémique, dans la mesure où les gens gros n'auraient pas les mêmes droits. Et avec 49,3 % d'adultes en surpoids et 15,9 % obèses (2), la Belgique compte potentiellement autant de victimes de " grossophobie ". Cette discrimination est d'ailleurs documentée par de plus en plus de chercheurs, principalement aux Etats-Unis, où de nombreuses enquêtes ont démontré que l'obésité freine le parcours scolaire. Ainsi, on découvre que les railleries ne viennent pas que des camarades : les enseignants, les directeurs, les infirmiers font également des commentaires négatifs. Leurs préjugés se répercutent sur la qualité de l'enseignement prodigué. Ils affichent des attentes moins importantes envers des élèves obèses, et sont moins portés à leur fournir des explications. Des situations qui réduisent sans doute les ambitions, puisque l'on constate un taux d'accès à l'enseignement supérieur moins élevé chez les obèses. Donner, en Belgique, une réalité statistique à la grossophobie n'est pas simple. A ce jour, aucune étude n'a mesuré l'ampleur de la stigmatisation liée au poids. Les chiffres les plus fournis concernent le milieu professionnel. Pour certains, ça commence dès la taille 42. C'est généralement lors de l'entretien que la discrimination liée à l'apparence physique a lieu. En recherche d'emploi, Alexandra Thomas, 29 ans, en fait régulièrement les frais. Très récemment, elle a dû faire face aux réticences d'une chargée de recrutement. " Elle m'avait pourtant assuré au téléphone que j'étais la perle rare. Mais, au moment de l'entretien d'embauche, j'ai tout de suite compris à son expression que ça ne le ferait pas, du fait de ma corpulence. " Un constat dressé, en février 2016, par l'Organisation internationale du travail (OIT) (3). Une femme obèse et une femme en surpoids présentent respectivement huit et quatre fois moins de chances d'être embauchées qu'une femme qui affiche un IMC (indice de masse corporelle) dans la norme. Un homme obèse a trois fois moins de chances d'être engagé qu'un homme qui ne l'est pas. Toujours d'après l'institution, 20 % des demandeurs d'emploi obèses et 5 % de ceux en surpoids disent avoir été discriminés. Une exclusion que subissent plus fortement les femmes au chômage, qui sont deux fois plus nombreuses à rapporter ce fait. " C'est la preuve que la pression sociale concernant l'apparence physique est plus forte pour les femmes ", souligne le sociologue Thibaut de Saint Pol, spécialiste des modes de vie et des inégalités sociales. L'expert, qui a exploité les données de plusieurs enquêtes, en a conclu que, sur le marché du travail, la minceur équivaut à une sorte de diplôme supplémentaire. Et de manière plus nette encore pour les femmes. Pourtant, il s'agit bien d'une discrimination. En effet, comme l'origine ethnique, l'âge, le sexe ou le handicap, l'apparence physique figure, dans la loi du 10 mai 2007, parmi les critères en vertu desquels une différence de traitement, notamment dans l'emploi, est interdite en Belgique. Cependant, plus de dix ans après son adoption, ce critère spécifique demeure rarement invoqué devant les juges. Unia (l'institution publique indépendante qui lutte contre la discrimination et défend l'égalité des chances en Belgique) ouvre une dizaine de dossiers par an pour discrimination liée au poids. Il s'agit le plus souvent de refus d'embauche, plus rarement de licenciements et très marginalement d'affaires de harcèlement de la part de collègues. La jurisprudence est encore rare. A ce jour, l'affaire d'un moniteur d'auto-école demeure l'un des rares cas avérés par la justice. Le tribunal du travail de Liège a ainsi reconnu que l'obésité pouvait constituer un " handicap " quand elle " entraîne une limitation, résultant notamment d'atteintes physiques, mentales ou psychiques, dont l'interaction avec diverses barrières peut faire obstacle à la pleine et effective participation de cette personne à la vie professionnelle sur la base de l'égalité avec les autres travailleurs et si cette limitation est de longue durée ". Dans les dernières éditions de l'étude de l'OIT, ce critère n'est plus pris en compte. Ce manque de données en dit long sur le tabou... Une évaluation précise demeure néanmoins difficile à établir puisqu'il s'agit le plus souvent d'actes dissimulés. Ces faits restent ainsi souvent sous silence. " Le problème, c'est que c'est difficile à prouver ", estime Alexandra Thomas, qui n'a jamais porté plainte. Autre souci : le caractère discriminatoire n'est pas toujours reconnu par les personnes touchées, parce qu'il s'ajoute à d'autres liés à l'âge ou au sexe par exemple. " Les gens connaissent les autres sujets sur les origines, le handicap, mais ils ne sont pas sensibilisés aux discriminations liées au physique. D'autant qu'il n'y a pas, à l'heure actuelle, de réseau associatif pour les accompagner. " Ailleurs, dans d'autres domaines de la vie quotidienne, les données manquent pour étudier la grossophobie. Mais ce " climat antigros " s'observe également dans un milieu plutôt inattendu : le corps médical. Là aussi, on mentionne balances, tensiomètres, fauteuils roulants, brancards, tables d'examen, lits, scanners inadaptés aux fortes corpulences, retardant ou empêchant un diagnostic et une prise en charge. La " grossophobie médicale " n'est pas que matérielle. Elle s'exprime par des paroles et des gestes indélicats. Nombre de patients obèses relatent ainsi des expériences malheureuses. Comme ces femmes qui se sont entendu dire qu'on ne fait pas d'enfant quand on est " si grosse ". Il y a aussi ceux qui sortent des consultations avec des régimes non demandés. " On y va pour une angine et on finit sur la balance, raconte France Verstraeten, 49 ans. Nous sommes sans cesse réduits à notre poids, qu'importe nos plaintes ou nos symptômes. " A tel point qu'il est question de l'angoisse qui saisit tout obèse dès qu'il doit consulter. Résultat : pour éviter les discours culpabilisants, il renonce à se soigner, s'y rend dans l'urgence, au risque de voir ses problèmes de santé s'aggraver. Pourquoi, au fond, les gros font-ils l'objet d'un mépris décomplexé ? Pourquoi cette haine demeure-t-elle l'une des grandes oubliées de la lutte contre les discriminations ? Le manque d'actions publiques et politiques serait lié aux stéréotypes dont souffrent les obèses. Etre gros, en fait, ça fait paresseux, fainéant, faible, négligent. Il est celui qui transpire l'été, qui est incapable de se prendre en main. N'ayant pas de volonté, il ne peut pas occuper un poste de chef. " L'obèse est devenu le bouc émissaire de la société de consommation. Comme nous sommes honteux de consommer l'essentiel des ressources de la planète, nous reportons la honte sur celui qui incarne le mieux ce "péché", c'est-à-dire le superconsommateur ", explique l'anthropologue David Le Breton. Et puis, être gros, ça fait pauvre. Il est celui qui se nourrit mal, qui n'a rien compris. De fait, la pauvreté est un facteur social aggravant. Si l'obésité touche presque 16 % des Belges, elle concerne 17 % des plus pauvres et moins de 10 % des plus riches. Bref, selon David Le Breton, il est " l'antithèse des valeurs prônées par notre société : la performance et la responsabilité individuelle ". S'il est gros, c'est de sa faute, l'obésité étant une maladie de la volonté. " On n'est pas censé rester gros. C'est censé être un état transitoire ", ajoute France Verstraeten. Autrement dit, pour s'intégrer, il doit maigrir. C'est exactement, à l'origine, la parole de l'Etat, la parole des médecins et les individus estiment légitime de la relayer. Pendant que les gros, eux, ne s'expriment que très peu.